Vol de voiture dans les rues de Rome ; arrestation en flagrant délit. Dans la banlieue : des gamins qui jouent dans un terrain vague, quelques minables qui trafficottent comme ils peuvent. On cherche un pigeon pour prendre spontanément la place du voleur en prison. On en trouvera un pour prendre, tout aussi spontanément, sa place dans le casse du siècle. Ils sont tous là, les archétypes italiens qu'on adore : le séducteur-frimeur-froussard, le sicilien ombrageux, le pique-assiettes encombrant (et quelques autres). Ils sont tous là, aussi, les acteurs italiens qu'on adore, tout jeunes encore (et, en prime, le sublime Toto, espèce de Fernandel local). Ils sont tous là, déjà, les ressorts comiques du cambriolage mirobolant qui tourne au foirage grandiose. Retour à la source cachée de tant de plaisirs cinématographiques à venir.
Quatre frères du sud débarquent un soir sans prévenir, avec mama et barda, à la soirée de fiançaille du cinquième frère, installé à Milan : début de l'exil. A cette époque, en Italie, le réalisme n'est déjà plus très neo, et Visconti commence à devenir ce qu'il est. Ses personnages habitent une cave, mais se promènent sur le toit des cathédrales. Parmi les cinq frères, il en pioche surtout deux : Rocco et Simone. Un saint et un salaud, le bon et la brute-truand dans la même famille. Et une femme, pour leur permettre de devenir ce qu'ils sont. Deux frères, deux boxeurs, deux anges en exil sur la terre.
En rêve il étouffe, s'asphixie, s'échappe par le haut, s'écrase dans la mer. Dans la vraie vie, c'est un réalisateur célèbre en cure dans une ville d'eau, incognito. Chapeau, lunettes noires, courtisans, toute la panoplie. Il prépare un film avec un astronef, mais ça a l'air d'avoir du mal à décoller. C'est pourtant pas comme l'imagination, qui s'emballe vite. C'est pas non plus faute d'être bien entouré. Une maîtresse, des ex, des peut-être. Et (Allo chérie bobo !) une épouse dévouée, jamais très loin. Plein de muses, de fées ou de sorcières. Abracadabra, a(sa)ni(sa)ma(sa) ! Et v'là l'enfance qui débarque. Des fois, c'est les fantasmes qui prennent le relai. Le théâtre d'un esprit ressemble parfois à un drôle de cirque. Drôle de M. (dé)loyal. En tout cas, capable du genre de films qui fait décoller les âmes. Et s'échapper par le haut, avec ou sans astronef.
Ce film, c'est un peu le Autant en emporte le vent sicilien -en bien mieux ! C'est l'histoire de l'unification italienne vue du côté des perdants : dépassés mais fiers, lucides, désabusés. Aristocrates toujours. De ceux qui ont tout compris de l'âme de leur terre ancestrale, et qui savent anticiper son destin. Qui acceptent de "changer pour que rien ne change". Burt Lancaster est chargé d'incarner la noblesse à lui tout seul. Surprise : il passe à l'aise des dilligences du far ouest aux coupés princiers. Il pose un regard perçant de patriarche sur sa tribu familiale, sur ses pairs en pleine perdition, sur les nouvelles élites en pleine ascencion. On le suit volontiers jusqu'à son dernier bal (50mn, le dernier bal) tant la fresque est somptueuse.
Il était une fois un réalisateur qui aurait vu et aimé Duel au soleil, Johnny Guitar, Rio Bravo et L'Homme qui tua Liberty Valance (entre autres). Il croirait donc au pouvoir hypnotique du cinéma. Il était une fois, donc, trois hommes de l'Ouest : un joueur d'harmonica taciturne, un bandit romantique et une brute sanguinaire. Il était une fois une femme qui serait à la fois une maman et une putain. Ils auraient tous des comptes à règler avec le passé, et des paris à faire sur l'avenir. Ils laisseraient pas mal de cadavres derrière eux. Pour eux, le temps se serait comme arrêté, suspendu, dilaté. Et le temps, au cinéma, c'est ce qui permet de parcourir les déserts mythiques de Monument Valley, de scruter les paysages tourmentés d'un visage, de laisser se deployer la géniale musique de Morricone. Le temps d'un merveilleux conte de fées pour grandes personnes.
Pour mener à bien un projet grandiose et utopique (construire un opéra en pleine forêt amazonienne pour y faire venir Carruzo), Fitzcarraldo (Fitzgerald pour ses ancêtres) est amené à en réaliser un autre plus fou encore (faire passer un bateau à pieds secs par dessus une montagne). Il sera aidé et trahi par des jivaros qui ont, encore plus que lui, le sens du rêve et de l'effort inutile. Il y a là-dedans toute la poésie de la technique (si je n'y étais pas sensible, je ne serais jamais devenue ingénieure) et tout le panache de la quête chimérique (si je n'en avais pas le goût, je n'aurais jamais fait de recherche). Qu'est-ce que les cinéastes ne feraient pas pour arracher au monde des images que personne n'y avait vu avant eux..?!